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lundi 1 septembre 2014

1914 : une semaine avec un poilu aubiérois_05



Après avoir suivi, jour après jour, grâce aux carnets de guerre d’Eugène Martin (1886-1970), nous voilà aujourd’hui au seuil de la Bataille de la Marne. C’est le dernier que nous vous faisons vivre sur ce blogue. Vous trouverez la suite lors de l’exposition que nous vous proposons à partir du 20 septembre en Mairie d’Aubière.

Les carnets de guerre d’Eugène Martin ont été retranscrits par Catherine Vidal-Chevalérias, petite-fille d’Eugène Martin, avec l’autorisation de ses petits-enfants : Jean Roche, Annie Roche, Françoise Courtadon, Jean-Pierre Fauve, Jacques Fauve et Jacqueline Actis.
Ils ont été publiés dans le numéro 66 de Racines Aubiéroises, revue du cercle généalogique et historique d’Aubière, en juin 2010.
- Les mots soulignés l’ont été par Eugène Martin ;
- Les photographies, transmises par la famille d’Eugène Martin, sont signalées par la mention entre parenthèses : Collection Eugène Martin.
- Nous avons complété les notes de bas de page de la famille d’Eugène Martin, notamment pour signaler la situation géographique des lieux.
- Les titres sont d’Eugène Martin, sauf ceux en italiques qui ont été ajoutés par nous.

Vers la Bataille de la Marne

1er septembre.
Nous ne nous levons pas de très bonne heure. Tout de suite, les batteries de tir vont prendre une position de combat dans le petit bois dominant le village. Nous, nous restons ici attendant les événements. On entend au loin le canon qui gronde. Il y a de la volaille, paraît-il, que l’on peut acheter dans le pays. Nous faisons une collecte de 10 sous chacun et quelques camarades vont acheter 4 poules, peut-être un peu âgées, mais encore assez grasses. Nous plumons ces volatiles et le Gros se charge de la cuisson. Et si nous nous régalons, il y a longtemps qu’on avait mangé rien que du bœuf. Nous couchons cette nuit-là à côté de nos voitures sur un peu de paille.

2 septembre.
Nous partons à 7 heures du matin, et, sitôt sur la route, les chevaux vont au trot. Nous passons à Bresles (1). Des batteries du 36ème sont en batterie sur la droite de la route, masquée par des arbres coupés et plantés autour des pièces. Il fait encore chaud. Nous reconnaissons bien cette fois que nous battons en retraite. Au loin, on voit les villages qui flambent. Creil est du nombre d’après les habitants des villages que nous traversons.
À 3 heures du soir, nous faisons halte dans un champ à proximité d’un village. Pendant la halte, le Gros nous prépare quelques patates. La viande que nous avons touchée le matin est abimée complètement et nous sommes obligés de la jeter. À 6 heures, nous repartons. Et toujours à reculons. Enfin, nous arrivons à Chambly (Oise) (2) à 10 heures du soir, où nous allons cantonner dans une ferme où nous formons le parc.

3 septembre.
Départ à 5 heures du matin. Nous passons au milieu de villas somptueuses, qui bordent la route ; nous arrivons à 7h à L’Isle Adam (3). Là, les ponts de l’Oise sont minés, le génie est là qui attend que les troupes françaises aient passé pour faire sauter ces ponts. Nous nous arrêtons dans un champ à côté de la rivière, pendant que nos batteries de tir prennent position sur une colline en arrière du pays. Nous cherchons du bois et nous mettons en devoir de faire la soupe. À peine l’eau est sur le feu, qu’il faut partir. Nous remettons notre viande dans les marmites de campement et nous repartons. Nous allons dans le bois de L’Isle Adam que nous traversons en tous sens.
À midi, nous mangeons une boîte de singe, une pomme pour dessert, et nous repartons peu après. Sur les bords de la route, des poiriers plient sur le poids de leurs fruits. Nous passons à Bouffémont (4). Tous les habitants quittent leur pays pour échapper aux troupes allemandes. C’est un spectacle vraiment touchant de voir tous ces pauvres gens, vieillards se traînant péniblement, jeunes mères portant leurs enfants dans les bras ou les traînant dans une voiture, sous une chaleur caniculaire. Les vieux territoriaux organisent la défense de Paris, des champs de poiriers tout entiers sont abattus pour faire un bouclier à nos fantassins. On devine qu’on a l’intention d’arrêter l’invasion par là. Nous allons dans la soirée bivouaquer tout près d’Ecouen (5), le long d’une ligne de chemin de fer. Nous faisons la cuisine dans un verger à côté du parc et là, nous finissons de faire cuire notre viande du matin. Nous faisons un quart de jus et puis nous nous alignons à côté de nos voitures sur la paille d’avoine que nous allons chercher dans un champ voisin.

4 septembre.
La batterie de tir va prendre une position à côté du bivouac. L’échelon va à côté de la voie ferrée. Pour la 1ère fois, nous allons, les brancardiers, faire le véritable service qui nous est assigné. Nous allons, munis de 2 brancards, former un poste de secours à l’arrière des batteries et avec le médecin auxiliaire, Nicolas. Et là, nous attendons avec impatience le premier coup de feu. Nous mangeons de bonnes poires que va chercher l’ami Brudin dans un champ voisin
À 10 heures, un cycliste apporte un ordre au colonel. Nous partons. Nous rapportons nos brancards à la voiture médicale et nous partons. Nous traversons encore quelques villages en partie abandonnés, et nous arrivons à 5 heures du soir à Marielles-en-France (6). Le parc est formé partie dans la cour d’une ferme et partie dans la rue. Aussitôt arrivés, nous faisons la cuisine à côté des chevaux. Les maisons sont ici toutes abandonnées ; c’est le pillage qui commence. La cave d’un débitant est vidée en un clin d’œil. Tonneau de vin, bouteilles de liqueur sont emportés, et c’est bien triste de voir dévaliser ainsi des Français. Pour notre part, nous emportons seulement un moulin à café, qui nous sera d’une grande utilité, et 6 jeunes lapins qu’ont laissés leurs propriétaires. Nous couchons ce soir dans la ferme, toute la batterie ensemble.

5 septembre.
Le matin, nous nous levons de bonne heure pour partir. On attèle et on attend les ordres. En attendant, nous visitons la ferme où il y a une distillerie. Là, il y a une bascule, j’en profite pour me peser et je constate que j’ai diminué de quelques livres. À 8 heures, nous partons. On va de l’ouest au nord-est, nous laissons les forêts de Paris à notre droite. Nous arrivons à Dammartin (Seine-et-Marne) (7). Nous nous arrêtons dans la ville. Là, les habitants sont effarés, des femmes pleurent et se plaignent des dégâts qu’ont faits les troupes à leur passage. Deux ou trois cadavres de chevaux sont là sur la route. Nous repartons. À peine avons-nous fait 1 km, qu’il faut faire demi-tour. Nous tournons les caissons à bras et revenons à Dammartin, que nous retraversons, et nous allons bivouaquer au bas de la ville dans un champ d’avoine. Vite, nous nous mettons à faire la cuisine. Avec quoi ? Le ravitaillement n’est pas venu aujourd’hui. Ah ! Les lapins que nous avons pris hier et qui depuis sont prisonniers dans les cases d’avant-train. On les assomme, les écorche, et le Gros va employer son talent de cuisinier pour nous préparer un civet épatant. Moi, je fais le jus, et malheureusement en le coulant, j’en vide la moitié. Voilà notre ration réduite. Personne ne s’en fâche d’ailleurs. Et je vais après m’étendre à côté de mon caisson avec les amis Martin et Arnaud.



Extraits des Carnets de Guerre d'Eugène Martin
(Archives privées)

6 septembre.
Nous partons du bivouac à 4 heures du matin. Nous repassons à Dammartin puis on prend une route à droite. Le 47ème d’Artillerie, le 5ème nous suivent maintenant. Le 292ème passe aussi sur la route et de partout les régiments de notre division se dirigent en avant. Décidément, nous prenons l’offensive. Nous mettons en batterie en haut d’un petit coteau mais nous repartons presque aussitôt. Nous continuons notre route à travers champs. Nous voyons dans les champs quelques trous d’obus de 77. Nous en trouvons même quelques-uns qui n’ont pas éclaté. Un cheval de boche tout sellé est étendu dans un sainfoin : il faut nous voir courir comme des lapins pour regarder l’équipement de nos ennemis. Pour la 1ère fois, nous entendons de près siffler les obus de 77, mais les fantassins nous ont tellement affirmé qu’ils n’étaient pas dangereux que nous les croyons inoffensifs. Bientôt, nous sommes obligés de constater que ce n’est pas tout à fait ça.

 
Oissery, au centre de la carte
(Carte Michelin)

En arrivant dans le village d’Oisery (Oise) (8), le 216ème a été surpris par le tir de ces canons et il y a eu quelques morts et un bon nombre de blessés. La vue de ces cadavres à pantalon rouge nous impressionne profondément et je n’ose les regarder. Les blessés regagnent l’église du village où est installée l’infirmerie. Un sous-officier du 36ème d’Artillerie a été tué au service des éclaireurs. Nous nous arrêtons à côté d’Oisery et nous attendons des ordres. Nous grignotons quelque bout de pain et de chocolat, il ne faut plus penser à faire cuire de la viande. D’abord, le feu attirerait l’attention des Boches, et puis il faut s’attendre à partir d’un moment à l’autre.
En effet, à 1 heure du soir, nous partons et les batteries vont prendre position un peu en arrière d’une crête tandis que l’échelon reste dans un bas fond. Je rencontre là Jarrige, qui est au 13ème escadron du train, conduisant une voiture ambulance. Sur les 4 heures, nous repartons. Nous passons à Puisieux où fume encore un moulin incendié. On fait boire les chevaux. Les pauvres bêtes n’ont ni bu, ni mangé depuis la veille. Et puis, nous allons nous placer derrière une petite colline au nord de Puisieux, de Boulancy (9) et de Bregy, et les pièces prennent position sur le plateau. Et tout de suite, nos canons se mettent en danse. Nous restons là jusqu’à la nuit. Nous voyons descendre des bandes de fantassins de la colline à perdre haleine. Qu’y a-t-il ? Que se passe-t-il ? Par prudence, le lieutenant Ronan commande à cheval, croyant à une retraite, et envoie en même temps quelqu’un s’informer auprès des pioupious. Au retour du commissionnaire, pied à terre. C’est une fausse alerte. Les fantassins allaient chercher de l’eau et de quel train. Allons ! Ils ne sont pas encore fourbus quand il s’agit de se ravitailler ! Nous couchons sur les lieux derrière les caissons. La fête d’Aubière n’est pas gaie cette année.


7 septembre.
Depuis le matin, la canonnade commence. Les batteries de tir ont conservé leur position. Nous faisons du café dans le bois à côté duquel nous sommes restés. Tout à coup, un sifflement, puis blan, un obus de 155 a éclaté en avant du bois à une vingtaine de mètres de notre médecin qui venait tranquillement de Douy-la-Ramée. Ce n’est plus de blague. Vite, il faut former un poste de secours. Nous allons, les équipiers de la 21 et 23èmes batteries, en haut de la crête où nous nous croyons en sûreté, nous déplions les brancards et, en compagnie du médecin Nicolas, nous attendons. Nos 75 ne cessent de tirer. Par tir fauchez et allez donc ! Sur le haut du plateau, un peu en arrière de la 1ère crête, 180 bouches à feu sont alignées, ce sont le 47ème, le 5ème, le 16ème, 36ème et 53ème. Plus à droite, le 40ème et le 32ème. Et toutes les pièces crachent en même temps et toujours l’acier et la mitraille.
À 8 heures, un aéroplane allemand passe au-dessus de nous. Une demi-heure après, l’artillerie ennemie nous a repérés et les marmites (10) font leur apparition pour la 1ère fois. Et d’où ce nom de marmite donné et employé maintenant quand on parle des obus allemands ? Je crois que c’est probablement parce qu’elles font, où elles tombent dans la terre, un trou de la forme et la dimension d’une grosse marmite. Et puis en éclatant, elles font un bruit formidable. Tous leurs coups sont, au début, un peu longs et dépassent la crête où nous sommes. Puis, peu à peu, se raccourcissent. Et bientôt, la position devient périlleuse. Une marmite tombe sur un groupe de fantassins, en tue 2 et en blesse un autre que nous soignons. Une autre tombe au milieu des avant-trains de la 23ème batterie, tue 5 chevaux et démonte un avant-train. Il n’y a aucun canonnier d’atteint. Des fantassins blessés légèrement ou pouvant marcher, des chasseurs à pied viennent du champ de bataille et vont rejoindre les ambulances au plus prochain village. Nous commençons à comprendre le danger.
À 10 heures du matin, on part précipitamment, vite, nous regagnons notre échelon. Nous traversons les champs de luzerne où les obus sont tombés en quantité. Nous avons nos caissons encombrés, toute l’avoine que nous avons touchée le soir, les vivres, plus 4 moutons que des servants de la batterie de tir ont ramassés près de leurs pièces. Dans ce champ, 2 porcs d’un joli poids ont été fauchés. Nos pièces vont prendre une autre position et nous allons, nous, former le parc dans un champ de peupliers à proximité de Bregy. Là, je rencontre Roche et Bayle au 292ème. Leur régiment a bien souffert et est un peu éparpillé de tous côtés. Nous causons naturellement de la fête du pays et des nouvelles, car c’est là que je reçois la 1ère carte qui m’a été expédiée. Elle date du 23 août. C’est bien temps. Et tout le temps, la canonnade continue avec violence. Des camarades se mettent en devoir de peler nos brebis et de les vider, mais il est défendu de faire du feu et nous ne pouvons les faire cuire. Il y a là un château à côté où on a découvert une bonne cave garnie. Les officiers permettent de prendre du vin pour se désaltérer et pour porter aux batteries.

« Des camarades se mettent en devoir de peler nos brebis et de les vider… »

À la nuit, on part pour retourner où nous étions le matin. On attend là des ordres. Nous allons retrouver la batterie de tir où nous coucherons. En arrivant là-haut, nous nous apercevons qu’il nous manque le camarade Arnaud. Où est-il ? Il a dû s’endormir et rester là-bas ! Enfin, on ne dira rien ce soir. Peut-être nous retrouvera-t-il ? Les sections de munitions viennent nous trouver là et nous remplissons nos coffres qui tous ont été vidés. Nous n’avons rien mangé depuis hier. C’est alors que nous puisons dans les réserves et je mange ce soir-là deux bons biscuits de pain de guerre avec du chocolat. Et nous nous couchons à côté du caisson sur une botte d’avoine. Au loin, devant nous, les villages flambent. De tous côtés des lueurs que fait l’incendie.

Notes :
(1) – Bresles (Oise), à l’ouest de La Rue-Saint-Pierre.
(2) – Chambly, au nord de L’Isle-Adam.
(3) – L’Isle-Adam : Val d’Oise, au nord-est de Pontoise.
(4) – Bouffémont : à l’est de Pontoise, dans le Val d’Oise.
(5) – Ecouen, au nord de Sarcelles.
(6) – Il s’agit de Mareil-en-France, au nord d’Ecouen.
(7) – Dammartin-en-Goële, au sud d’Ermenonville.
(8) – Il s’agit d’Oissery dans la Seine et Marne.
(9) – Boulancy : il s’agit de Bouillancy.
(10) – Marmite : obus de gros calibre.


© - Cercle généalogique et historique d’Aubière

Les Carnets de Guerre d’Eugène Martin seront en vente
lors de l’exposition du 20 septembre au 12 novembre 2014



lundi 25 août 2014

1914 : une semaine avec un poilu aubiérois_04



Durant le mois d’août, et peut-être plus, nous allons suivre un soldat aubiérois, jour après jour, grâce à ses carnets de guerre. Il s’agit d’Eugène Martin (1886-1970).

Les carnets de guerre d’Eugène Martin ont été retranscrits par Catherine Vidal-Chevalérias, petite-fille d’Eugène Martin, avec l’autorisation de ses petits-enfants : Jean Roche, Annie Roche, Françoise Courtadon, Jean-Pierre Fauve, Jacques Fauve et Jacqueline Actis.
Ils ont été publiés dans le numéro 66 de Racines Aubiéroises, revue du cercle généalogique et historique d’Aubière, en juin 2010.
- Les mots soulignés l’ont été par Eugène Martin ;
- Les photographies, transmises par la famille d’Eugène Martin, sont signalées par la mention entre parenthèses : Collection Eugène Martin.
- Nous avons complété les notes de bas de page de la famille d’Eugène Martin, notamment pour signaler la situation géographique des lieux.
- Les titres sont d’Eugène Martin, sauf ceux en italiques qui ont été ajoutés par nous.

Campagne d’Alsace suivie de la Campagne de France

25 août.
Le matin, nous nous levons de bien bonne heure car il n’a pas fait chaud la nuit. Le matin nous faisons le café et un peu de bouillon sur les lieux et nous attendons l’ordre de partir. Nous sommes tout étonnés de reprendre la route de France, mais ce n’est pas la route de Belfort. Nous allons dans les Vosges, disons-nous. Par une fantaisie du colonel Dumouly, que j’avais connu commandant au 36ème, les servants feront l’étape à pied sous un soleil ardent et une poussière étouffante. Mais nous nous arrangeons entre nous pour monter de temps en temps sur la flèche du caisson pendant que les autres deux surveillent.
Après une étape de 29 km, nous arrivons à 10 heures du soir à Giromagny (1), jolie petite ville dans les Vosges. Nous formons le parc dans un champ derrière la caserne du 60ème. Nous sommes tellement fatigués que nous n’avons pas le courage de préparer à manger. Nous rentrons dans un café et là nous prenons un bout de pain, une boîte de sardines, une bière et limonade, et nous allons à la recherche de notre cantonnement qui est dans une salle d’une société de boys-scotts [sic] et, pour ma part, je ne suis pas long à m’endormir.

26 août.
Quand nous sortons dehors au matin, il pleut à verse, il faut pourtant chercher un endroit pour faire notre cuisine. Nous allons au parc. Peut-être trouverons-nous une cuisine auprès de nos caissons. En effet, l’ami Bertrand, qui est chargé de ce service, a la bonne fortune de tomber dans un hôpital où les sœurs mettent tout leur matériel de cuisine à notre disposition et font tout leur possible pour nous aider. Que de soldats dans cette petite ville. Le groupe du 36ème, du 53ème, le 305ème entier sont cantonnés ici : je vais pourtant me faire raser, il faut profiter du coiffeur. Il pleut toute la journée. Nous allons dans la soirée, avec Villeneuve, en quête d’un bol de lait et nous montons vers une ferme assez haut sur la colline. Nous arrivons là, il n’y en a plus mais on nous désigne une maisonnette un peu plus loin. Nous allons à regret car il va pleuvoir ; il fait un temps sombre. Nous allons, il n’y a que du lait de chèvre. Nous buvons tout de même, ces braves gens sont contents de nous faire plaisir, le mari est aussi à la guerre. Tout ça, c’est bien beau, mais il faut revenir au pays et, dame, il en tombe à torrent. Nous attendons un instant, puis nous en prenons notre parti et, d’un galop à travers champ, nous rejoignons nos camarades. Il n’y a plus qu’à se sécher et tout sera oublié. Nous couchons ce soir dans un fenil à l’hôpital, après une petite visite en ville.

Cliquer sur la carte pour l'agrandir
De Bernwiller à Giromagny (Carte Michelin)

27 août.
Aujourd’hui, séjour à Giromagny. Je fais des provisions de conserves, chocolat, serviette. Nous devons partir à 10 h du soir pour aller embarquer à Belfort. C’est bien vrai, la décision du cycliste que nous avions trouvé. Et beaucoup parlent à regret de n’avoir pas encore tiré un coup de canon : « Nous retournerons à Clermont avec nos caissons pleins. », disent-ils, d’un air navré. À 9 heures, préparatifs de départ, et à 10 heures militaires, nous partons. La route se poursuit au pas, mais bon train ; il ne fait pas chaud. Après une heure ½ de marche, je m’endors sur l’épaule du Gros qui lui aussi sommeille sur celle de son voisin.
Nous arrivons à Belfort à 12 heures ½. Il se met à pleuvoir maintenant. Les caissons sont dételés sur le quai, ils s’enchevêtrent entre les voitures. Un tombe entre un wagon et le quai. On le retire comme on peut, à l’aide de cordes, et nous nous mettons à charger nos caissons. Ça ne va pas. Les roues nous glissent entre les mains et, après l’opération, nous sommes remplis de boue. Enfin, ça y est. Nous montons, comme au départ des Gravanches, dans un wagon à bestiaux. On nous distribue du pain et des boîtes de conserves pour deux jours. Nous allons, paraît-il, jusqu’à Amiens.

28 août.
Le train s’ébranle à 4 heures du matin. Nous passons à Besançon. Là, dans la caserne, les bleus de la classe 1914 déjà rentrés font la manœuvre ; les artilleurs apprennent dans un champ voisin de la ligne les premiers exercices du 75. Point d’arrêt nulle part. Dôle, Dijon, Sens. Le parcours s’effectue très favorablement. Dans toutes les gares où le train stoppe, les habitants sont enthousiastes. De partout, on nous comble. Ici du pain et du chocolat, des cartes postales et crayons, du vin. Là, des fruits, des friandises, du café. Ailleurs des œufs, du beurre, du lait. Ceux qui sont au premier rang devant la portière font ample provision.
Nous arrivons à la nuit à Melun et nous cherchons alors un petit coin dans le wagon où l’on puisse se reposer.

29 août.
Lorsque je mets le nez à la portière, nous sommes déjà à Creil, grande gare, et, comme à Grey, il y a quantité de trains militaires. Là, on fait boire les chevaux, et les hommes ont aussi leur quart de jus. Après une heure d’arrêt, nous repartons. Clermont (Oise) 10 heures. Il faut débarquer. Nous sommes étonnés mais les premiers employés que nous trouvons nous expliquent ce débarquement prématuré. Les Allemands sont déjà aux environs d’Amiens et on ne peut aller plus loin. Vite, nous descendons notre matériel et sortons de la gare. Des bonnes gens sont là avec des seaux de cidre où nous sommes contents de nous rafraîchir car il fait chaud. Enfin, nous partons sur la route d’Amiens.
À une heure, grande halte avant d’arriver à St Just en Chaussée. Nous mangeons une boîte de singe, nous faisons du café et, à l’ombre d’un caisson, nous attendons les ordres. À 4 heures, départ pour aller cantonner au Plessiers St Just (2) à 2 km où nous sommes logés dans une grande ferme.


Campagne de France


La campagne d’Alsace est terminée, va maintenant commencer celle de France.

30 août.
Ce matin, je suis de garde pour prévenir les officiers en cas de départ. En effet à 11 heures, l’ordre arrive : prêts dans une heure. Beaucoup de mes camarades ont lavé leur linge ; vite, sec ou non, il faut le ramasser. On attèle. Et puis à l’ombre des pommiers, qui sont à côté des caissons, nous sommeillons. Le capitaine nous réunit et après nous avoir lu les prescriptions du général, nous explique de quelle formation nous faisons maintenant partie :
« Jusqu’à présent, dit-il, nous étions division de réserve ; maintenant nous formons la 2ème division du 7ème corps remplaçant la 13ème division qui est allée se reposer dans les Vosges. Nous sommes maintenant de la 6ème armée, dénommée armée de Paris, commandée par la général Maunoury (3). Il ne faut donc pas vous étonner ou vous effrayer si vous vous trouvez en première ligne de feu, soit demain soit plus tard, et je compte sur vous pour faire tout votre devoir. »
Enfin, à 5 heures du soir, nous partons. Nous retournons à St Just en Chaussée (4), et puis nous suivons la grand’route d’Amiens. Les aéroplanes sont nombreux et, de sur notre caisson, nous suivons des yeux tous les mouvements de ces grands oiseaux de guerre. Nous quittons un peu plus loin cette route pour un chemin et, après une heure de trot, nous arrivons à la nuit au village de Wavignies (5) où nous cantonnons dans une espèce de grange. Nous formons le parc en haut du village et, après avoir dévoré une boîte de singe, nous allons nous coucher.

"...ces grands oiseaux de guerre..."

31 août.
Alerte à 3 heures du matin. Il faut vite atteler. Nous allons au parc et, sans prendre le temps de faire le jus, nous nous apprêtons à partir. Nous sortons du parc et redescendons dans le village. Nous restons là au moins 2 heures de temps à attendre. Enfin, nous partons. Le 305ème va partir aussi derrière nous. Sur la grand’route d’Amiens, que nous traversons, un bataillon de cyclistes, quelques cuirassiers vont du côté de Paris à fond de train. Et nous, au lieu de reprendre la route d’Amiens, nous prenons une route à gauche. Nous voyons par les indications à chaque village que nous revenons sur nos pas. Nous battons donc en retraite. Et, en effet, nous traversons à une bonne allure beaucoup de petits villages que désertent déjà les habitants. Des voitures, chargées de quelques meubles, le meilleur mobilier de la maison, sont là, attendant le voiturier. À notre passage, les bonnes gens sont devant leur maison un seau de cidre ou d’eau et nous présentent un verre plein que nous buvons en marchant et remettons à une autre personne qui les attend un peu plus loin.
Il fait une chaleur tropicale. Sur la route, les fantassins du 292ème ont abandonné leur sac après avoir mis leur nom dessus. Une voiture réquisitionnée les prendra pour les emmener. Plus loin, ce sont les hommes qui abandonnent la colonne et restent en arrière. Ces pauvres fantassins paraissent bien fatigués et un moment le lieutenant Ronan nous fait descendre de voiture pour faire monter quelques pioupious. Mais ils en abusent, bientôt ce n’est plus 3 servants qui sont sur les coffres, mais une quinzaine installés plus ou moins sur l’arrière-train, si bien que le lieutenant les fait redescendre et nous reprenons notre place avec plaisir malgré notre pitié pour ces troupiers.
Sur les 11 heures, nous faisons la grande halte sur la route. Et pas un arbre pour nous mettre à l’ombre. Nous mangeons une autre boîte de vieux singe que nous avons conservée comme réserve, en plein soleil. On va faire boire les chevaux au village tout proche et on repart à 2 heures de l’après-midi. Nous marchons toute l’après-midi et sur toute la route les fantassins sont couchés sous les arbres. Pourtant, à 7 heures, nous arrivons à la Rue-St-Pierre (6). À la rentrée du village, je rencontre mes amis Roche et Chossidon qui eux sont arrivés au bout de l’étape avec la moitié à peu près du régiment. Ils sont tout de même bien fatigués. On forme le parc dans un champ de peupliers. En arrivant, Arnaud va trouver une place favorable pour faire la cuisine et préparer la soupe, pendant que nous autres plaçons les cordes et allons à la distribution. Nous mangeons avec appétit et nous allons nous coucher dans une grange et je m’endors profondément.

Notes :
(1) – Giromagny (Territoire de Belfort), au nord de Belfort.
(2) – Plessiers Saint Just (Oise).
(3) – Maunoury : Maréchal de France (1847-1923).
(4) – Saint-Just-en-Chaussée, dans l’Oise, au sud d’Amiens.
(5) – Wavignies, à environ 8 kms au nord-ouest de Saint-Just-en Chaussée.
(6) – A l’ouest de Beauvais.


© - Cercle généalogique et historique d’Aubière



samedi 16 août 2014

1914 : une semaine avec un poilu aubiérois_03



Durant le mois d’août, et peut-être plus, nous allons suivre un soldat aubiérois, jour après jour, grâce à ses carnets de guerre. Il s’agit d’Eugène Martin (1886-1970).

Les carnets de guerre d’Eugène Martin ont été retranscrits par Catherine Vidal-Chevalérias, petite-fille d’Eugène Martin, avec l’autorisation de ses petits-enfants : Jean Roche, Annie Roche, Françoise Courtadon, Jean-Pierre Fauve, Jacques Fauve et Jacqueline Actis.
Ils ont été publiés dans le numéro 66 de Racines Aubiéroises, revue du cercle généalogique et historique d’Aubière, en juin 2010.
- Les mots soulignés l’ont été par Eugène Martin ;
- Les photographies, transmises par la famille d’Eugène Martin, sont signalées par la mention entre parenthèses : Collection Eugène Martin.
- Nous avons complété les notes de bas de page de la famille d’Eugène Martin, notamment pour signaler la situation géographique des lieux.
- Les titres sont d’Eugène Martin, sauf ceux en italiques qui ont été ajoutés par nous.

Campagne d'Alsace (suite)
 
17 août.
Nous partons de Chenebier à 5 heures du matin. Il pleut, et dans ce pré, défoncé par les roues et détrempé par la pluie, ça ne va pas tout seul. Enfin, nous voilà sur la route ! Nous suivons longtemps une ligne de chemin de fer et puis revenons sur la route de Belfort. La côte arrive. Nous voilà à Belfort, que nous laissons à droite. À la sortie de la ville, un parc de bêtes à cornes. Des milliers de bœufs ou vaches sont là dans un enclos pour fournir une bonne nourriture à nos troupes.
À 11 heures, nous arrivons à La Rivière (1) et nous formons le parc en haut du village, dans un pré derrière les maisons. Nous faisons la cuisine à côté du parc. La grange, où nous sommes cantonnés, est à côté.

Cliquer sur la carte pour l'agrandir
Larivière, au nord de Fontaine
(Carte Michelin)

18 août.
Nous partons à 7 heures du matin. Nous passons à Lachapelle (2), dernière commune française sur la route, nous passons la frontière sans nous en apercevoir, car il n’y a plus de poteau-frontière, il est arraché. Là, c’est un petit ruisseau qui trace la limite. Là, nous voyons la première tombe de soldat français, on voit la terre remuée fraîchement et au-dessus une petite croix portant le nom du mort.
On arrive dans un petit village à 4 kilomètres de la frontière. Toutes les indications sont maintenant en allemand. Là, nous arrêtons notre voiture juste devant la première maison du village. Un vieillard est entre les portes, il a fait la campagne de 1870. Aussi, il est heureux de nous voir par là et il se plaint de ce qu’ils ont souffert depuis 44 ans. Nous restons là, sur la route, jusqu’à 6 heures du soir, et alors nous rentrons de nouveau à La Rivière où nous cantonnerons au même endroit que la veille. Nous arrivons à la nuit ; il faut faire la cuisine, et nous nous couchons très tard, après avoir fait le jus pour le lendemain.

19 août.
Nous partons de La Rivière à 6 heures du matin et reprenons la route d’Alsace. Mais aujourd’hui, nous rentrons à 16 kilomètres au-delà de la frontière, nous traversons un bois, puis allons former le parc en haut du village de Bernwiller (3). Très peu d’habitants comprennent le français, et je crois qu’ils cherchent plutôt à se cacher qu’à se montrer autant enthousiastes que voulaient bien le dire les journaux. Et cela se comprend car s’il y a encore quelques vieux qui sont restés français de cœur, ils ont tous maintenant quelqu’un de leur famille à la guerre et nous allons, nous, les combattre, peut-être les tuer.
 


Toute la journée, le canon tonne au loin, c’est bien la guerre cette fois. L’après-midi, le 305ème d’Infanterie nous rejoint dans le pré. Et la volaille a bon temps par là. Les piétons se jettent sur les poules et canards de la ferme et se les approprient à l’insu du propriétaire. Les plumes jonchent le sol. Notre curiosité est attirée par la présence dans le village de deux uhlans (4) faits prisonniers.
Enfin, à 7 heures du soir, on va partir. Dans la rue, le général Pau (5) converse avec d’autres généraux et réconforte par des paroles d’encouragement des bandes de fantassins du 293ème qui reviennent du champ de bataille très déprimés et abattus. « Notre bataillon a bien souffert, disent-ils, et sans notre artillerie, nous étions tous perdus. » Les Français ont repris Mulhouse, pour la deuxième fois, mais avec beaucoup de pertes qu’ont subies particulièrement le 280ème et le 293ème.
Nous partons à la nuit et allons bivouaquer dans un champ d’avoine après avoir suivi des chemins impraticables, et pour suivre nos voitures, nous étions obligés de tenir l’arrière du caisson, tant c’était noir. Nous traversons un petit ruisseau ; là, nous rencontrons un soldat du 292ème qui a perdu son régiment, et le pauvre diable est tombé dans le ruisseau. Comment le renseigner ? Ce n’est pas facile. Enfin, nous voilà arrivés, on ne dételle pas, on attache seulement les chevaux de devant de chaque voiture. Nous n’avons rien mangé depuis 10 heures, mais ce soir le ravitaillement nous a oubliés. Je mange un morceau de pain qu’il me reste encore, avec un bout de chocolat, et je m’étends derrière notre caisson avec Arnaud et Martin, sur un peu de paille, que nous sommes allés chercher dans le champ voisin. Nous n’avons pas chaud cette nuit. Et pourtant, je dors profondément : les journées sont si longues et je suis fatigué de monter ou descendre de voiture.

20 août.
Nous ne sommes pas en retard pour nous lever ce matin. Nous partons à 5 heures du matin. Nous revenons à Bernwiller toucher nos vivres. Nous passons dans un champ de blé, en dehors du pays, où l’on met la moisson sous les pieds. On prend les vivres. Juste le temps de mettre le tout dans les sacs st puis nous repartons sur la route de Mulhouse. « Ça y est, disons-nous, nous allons à Mulhouse cette fois. » On s’arrête à 9 kilomètres de la ville, derrière une forêt. Les pièces vont prendre une position de batterie en avant dans le bois. Pourtant, nous faisons cuire notre viande, un plat de patates, du café et enfin, après vingt-quatre heures d’abstinence, nous faisons un bon repas.
À 4 heures, le restant du 280ème régiment d’Infanterie revient de Dornach (6) où a eu lieu la grande bataille de la veille. Il n’y a plus d’officiers, tous sont restés là-bas. C’est le début de la guerre, et comme ils se tiennent en avant de leurs troupes et font charger souvent à la baïonnette, ils attirent particulièrement l’attention de l’ennemi. Les ordonnances ramènent les chevaux par la bride, et cette arrivée de pauvres soldats fait un effet impressionnant. Beaucoup rapportent des souvenirs ; les uns des casques, les autres des sacs dont l’enveloppe est en peau de veau ou de chèvre recouverte de poils roux.
À 5 heures, on reçoit l’ordre de partir et nous reprenons la route de Bernwiller où nous allons cantonner dans une grange. Nous formons le parc dans le pré derrière les habitations.

21 août.
Aujourd’hui, dans la matinée, il y a repos, nous allons nous nettoyer et nous profitons de ce repos pour nous préparer un bon repas : soupe, bœuf, haricots. Après la soupe, on nous annonce notre départ pour 1 heure. Nous faisons usage du brancard pour la première fois pour aller porter à l’ambulance un conducteur auquel un cheval avait cassé la jambe.
À 1 heure, nous partons. Nous suivons une route qui était bordée avant la guerre de gros cerisiers qui maintenant gisent par terre, coupés par le génie pour former des obstacles. À 4 heures, nous arrivons à Kierderburfault [?]. Le parc est formé entre des rangées de pruniers couverts de fruits. Nous restons là jusqu’à la nuit. Le 298ème, le 292ème où je rencontre Bourcheix, mes camarades Roche et Chossidon que je n’avais vus depuis mon départ. Pendant la soirée, les pruniers sont secoués de belle façon, on en abime beaucoup. Nous allons cantonner dans une grange derrière les vergers qui sont à côté du parc.

22 août.
Nous ne nous levons pas de très bonne heure. Nous faisons la cuisine dans une grande marmite qu’a mis à notre disposition le maître de maison, qui comprend et parle bien le français. Dans ce village, les Allemands, avant de se retirer, ont pillé deux maisons qu’habitaient deux familles réputées pour être restées fidèles à la France. Le désordre, qu’il y a dedans, est impossible à décrire. Tous les meubles sont vidés, le linge est pêle-mêle sur les planchers.
Les maisons en Alsace ont un aspect particulier. Elles se composent à quelques rares exceptions près, d’un rez-de-chaussée et grenier, sont construites en terre pétrie, le toit des granges dépasse d’1m50 la muraille et la porte de devant. Tous les chevaux sont attachés là-dessous. Nous recouchons dans le même cantonnement, après avoir bu un bol de lait dans une maison voisine.

23 août.
Aujourd’hui dimanche, le capitaine nous réunit le matin, nous félicite de notre bonne tenue et nous prévient que nous sommes libres. Ceux qui veulent aller à la messe peuvent y aller. Pour moi, cette invitation n’a pas d’importance et je vais surveiller la cuisine pendant que beaucoup de nos camarades vont à l’office, ou par curiosité, ou par dévotion. Nous mangeons la soupe à 10 heures. À 1 heure, nous partons. Pour ? On n’en sait rien. Pourtant, des cyclistes de la division prétendent savoir sûrement que nous retournons embarquer à Belfort, ce qui nous étonne fortement. En route, nous rencontrons de nouveau le 292ème et je suis heureux de revoir mes bons amis Roche et Chossidon. Et en effet, nous prenons la grand’route de Mulhouse à Belfort, que nous quittons bientôt, pour aller cantonner à Breten (7), où nous arrivons à 6 heures du soir. On forme le parc dans un champ de sainfoin où les chevaux ont peine à monter. Nous allons toucher nos vivres, mais n’avons pas la force de les préparer ; ce sera pour demain. Nous allons nous coucher dans une grange près d’un cabaret où les officiers sont logés et où ils profitent de la présence de quelques aimables jeunesses pour s’amuser un peu. Quelle vie ! Toute la nuit, ce sont des cris de joie et de gaité, jusqu’au vieux père Cohade, capitaine de la 23ème batterie, qui, malgré son âge avancé, ne cède en rien sa place. Et il nous prête à rire au moment où nous le surprenons embrassant la plus jolie.

24 août.
Aujourd’hui, il y a repos le matin ; nous préparons un bon déjeuner au-dessus du parc. Puis, il y a promenade des chevaux pour les conducteurs. A-t-on idée de cela en guerre ? Et qu’un ordre arrive immédiatement pour partir. Où prendre et les chevaux et les conducteurs ? C’est justement ce qui arrive. Sont-ils à peine rentrés que nous devons être prêts à partir dans une heure. À 6 heures, nous partons. Nous revenons sur nos pas et venons bivouaquer tout près de Kierderzulbach [?] qui est à 3 km de la grand’route de Belfort. Nous formons le parc dans un champ d’avoine à la nuit et puis il faut coucher à côté du caisson. Il y a là deux gros moyeux. Vite, nous transportons de la paille dessous, et avec le Gros, Bertrand, nous nous couchons là. Le feuillage de l’arbre nous abritera contre la rosée car il fait un clair de lune superbe.

Notes :
(1) – Il s’agit de Larivière, village au nord-est de Belfort.
(2) – Au nord de Larivière.
(3) – Bernwiller, Haut-Rhin, au sud-ouest de Mulhouse.
(4) – Uhlan : soldat de la cavalerie légère de l’armée allemande.
(5) – Pau : général français (1848-1932)
(6) – Faubourg de Mulhouse, au sud-ouest.
(7) – Bretten, dans le Haut-Rhin, près de Lachapelle.


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