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samedi 16 août 2014

1914 : une semaine avec un poilu aubiérois_03



Durant le mois d’août, et peut-être plus, nous allons suivre un soldat aubiérois, jour après jour, grâce à ses carnets de guerre. Il s’agit d’Eugène Martin (1886-1970).

Les carnets de guerre d’Eugène Martin ont été retranscrits par Catherine Vidal-Chevalérias, petite-fille d’Eugène Martin, avec l’autorisation de ses petits-enfants : Jean Roche, Annie Roche, Françoise Courtadon, Jean-Pierre Fauve, Jacques Fauve et Jacqueline Actis.
Ils ont été publiés dans le numéro 66 de Racines Aubiéroises, revue du cercle généalogique et historique d’Aubière, en juin 2010.
- Les mots soulignés l’ont été par Eugène Martin ;
- Les photographies, transmises par la famille d’Eugène Martin, sont signalées par la mention entre parenthèses : Collection Eugène Martin.
- Nous avons complété les notes de bas de page de la famille d’Eugène Martin, notamment pour signaler la situation géographique des lieux.
- Les titres sont d’Eugène Martin, sauf ceux en italiques qui ont été ajoutés par nous.

Campagne d'Alsace (suite)
 
17 août.
Nous partons de Chenebier à 5 heures du matin. Il pleut, et dans ce pré, défoncé par les roues et détrempé par la pluie, ça ne va pas tout seul. Enfin, nous voilà sur la route ! Nous suivons longtemps une ligne de chemin de fer et puis revenons sur la route de Belfort. La côte arrive. Nous voilà à Belfort, que nous laissons à droite. À la sortie de la ville, un parc de bêtes à cornes. Des milliers de bœufs ou vaches sont là dans un enclos pour fournir une bonne nourriture à nos troupes.
À 11 heures, nous arrivons à La Rivière (1) et nous formons le parc en haut du village, dans un pré derrière les maisons. Nous faisons la cuisine à côté du parc. La grange, où nous sommes cantonnés, est à côté.

Cliquer sur la carte pour l'agrandir
Larivière, au nord de Fontaine
(Carte Michelin)

18 août.
Nous partons à 7 heures du matin. Nous passons à Lachapelle (2), dernière commune française sur la route, nous passons la frontière sans nous en apercevoir, car il n’y a plus de poteau-frontière, il est arraché. Là, c’est un petit ruisseau qui trace la limite. Là, nous voyons la première tombe de soldat français, on voit la terre remuée fraîchement et au-dessus une petite croix portant le nom du mort.
On arrive dans un petit village à 4 kilomètres de la frontière. Toutes les indications sont maintenant en allemand. Là, nous arrêtons notre voiture juste devant la première maison du village. Un vieillard est entre les portes, il a fait la campagne de 1870. Aussi, il est heureux de nous voir par là et il se plaint de ce qu’ils ont souffert depuis 44 ans. Nous restons là, sur la route, jusqu’à 6 heures du soir, et alors nous rentrons de nouveau à La Rivière où nous cantonnerons au même endroit que la veille. Nous arrivons à la nuit ; il faut faire la cuisine, et nous nous couchons très tard, après avoir fait le jus pour le lendemain.

19 août.
Nous partons de La Rivière à 6 heures du matin et reprenons la route d’Alsace. Mais aujourd’hui, nous rentrons à 16 kilomètres au-delà de la frontière, nous traversons un bois, puis allons former le parc en haut du village de Bernwiller (3). Très peu d’habitants comprennent le français, et je crois qu’ils cherchent plutôt à se cacher qu’à se montrer autant enthousiastes que voulaient bien le dire les journaux. Et cela se comprend car s’il y a encore quelques vieux qui sont restés français de cœur, ils ont tous maintenant quelqu’un de leur famille à la guerre et nous allons, nous, les combattre, peut-être les tuer.
 


Toute la journée, le canon tonne au loin, c’est bien la guerre cette fois. L’après-midi, le 305ème d’Infanterie nous rejoint dans le pré. Et la volaille a bon temps par là. Les piétons se jettent sur les poules et canards de la ferme et se les approprient à l’insu du propriétaire. Les plumes jonchent le sol. Notre curiosité est attirée par la présence dans le village de deux uhlans (4) faits prisonniers.
Enfin, à 7 heures du soir, on va partir. Dans la rue, le général Pau (5) converse avec d’autres généraux et réconforte par des paroles d’encouragement des bandes de fantassins du 293ème qui reviennent du champ de bataille très déprimés et abattus. « Notre bataillon a bien souffert, disent-ils, et sans notre artillerie, nous étions tous perdus. » Les Français ont repris Mulhouse, pour la deuxième fois, mais avec beaucoup de pertes qu’ont subies particulièrement le 280ème et le 293ème.
Nous partons à la nuit et allons bivouaquer dans un champ d’avoine après avoir suivi des chemins impraticables, et pour suivre nos voitures, nous étions obligés de tenir l’arrière du caisson, tant c’était noir. Nous traversons un petit ruisseau ; là, nous rencontrons un soldat du 292ème qui a perdu son régiment, et le pauvre diable est tombé dans le ruisseau. Comment le renseigner ? Ce n’est pas facile. Enfin, nous voilà arrivés, on ne dételle pas, on attache seulement les chevaux de devant de chaque voiture. Nous n’avons rien mangé depuis 10 heures, mais ce soir le ravitaillement nous a oubliés. Je mange un morceau de pain qu’il me reste encore, avec un bout de chocolat, et je m’étends derrière notre caisson avec Arnaud et Martin, sur un peu de paille, que nous sommes allés chercher dans le champ voisin. Nous n’avons pas chaud cette nuit. Et pourtant, je dors profondément : les journées sont si longues et je suis fatigué de monter ou descendre de voiture.

20 août.
Nous ne sommes pas en retard pour nous lever ce matin. Nous partons à 5 heures du matin. Nous revenons à Bernwiller toucher nos vivres. Nous passons dans un champ de blé, en dehors du pays, où l’on met la moisson sous les pieds. On prend les vivres. Juste le temps de mettre le tout dans les sacs st puis nous repartons sur la route de Mulhouse. « Ça y est, disons-nous, nous allons à Mulhouse cette fois. » On s’arrête à 9 kilomètres de la ville, derrière une forêt. Les pièces vont prendre une position de batterie en avant dans le bois. Pourtant, nous faisons cuire notre viande, un plat de patates, du café et enfin, après vingt-quatre heures d’abstinence, nous faisons un bon repas.
À 4 heures, le restant du 280ème régiment d’Infanterie revient de Dornach (6) où a eu lieu la grande bataille de la veille. Il n’y a plus d’officiers, tous sont restés là-bas. C’est le début de la guerre, et comme ils se tiennent en avant de leurs troupes et font charger souvent à la baïonnette, ils attirent particulièrement l’attention de l’ennemi. Les ordonnances ramènent les chevaux par la bride, et cette arrivée de pauvres soldats fait un effet impressionnant. Beaucoup rapportent des souvenirs ; les uns des casques, les autres des sacs dont l’enveloppe est en peau de veau ou de chèvre recouverte de poils roux.
À 5 heures, on reçoit l’ordre de partir et nous reprenons la route de Bernwiller où nous allons cantonner dans une grange. Nous formons le parc dans le pré derrière les habitations.

21 août.
Aujourd’hui, dans la matinée, il y a repos, nous allons nous nettoyer et nous profitons de ce repos pour nous préparer un bon repas : soupe, bœuf, haricots. Après la soupe, on nous annonce notre départ pour 1 heure. Nous faisons usage du brancard pour la première fois pour aller porter à l’ambulance un conducteur auquel un cheval avait cassé la jambe.
À 1 heure, nous partons. Nous suivons une route qui était bordée avant la guerre de gros cerisiers qui maintenant gisent par terre, coupés par le génie pour former des obstacles. À 4 heures, nous arrivons à Kierderburfault [?]. Le parc est formé entre des rangées de pruniers couverts de fruits. Nous restons là jusqu’à la nuit. Le 298ème, le 292ème où je rencontre Bourcheix, mes camarades Roche et Chossidon que je n’avais vus depuis mon départ. Pendant la soirée, les pruniers sont secoués de belle façon, on en abime beaucoup. Nous allons cantonner dans une grange derrière les vergers qui sont à côté du parc.

22 août.
Nous ne nous levons pas de très bonne heure. Nous faisons la cuisine dans une grande marmite qu’a mis à notre disposition le maître de maison, qui comprend et parle bien le français. Dans ce village, les Allemands, avant de se retirer, ont pillé deux maisons qu’habitaient deux familles réputées pour être restées fidèles à la France. Le désordre, qu’il y a dedans, est impossible à décrire. Tous les meubles sont vidés, le linge est pêle-mêle sur les planchers.
Les maisons en Alsace ont un aspect particulier. Elles se composent à quelques rares exceptions près, d’un rez-de-chaussée et grenier, sont construites en terre pétrie, le toit des granges dépasse d’1m50 la muraille et la porte de devant. Tous les chevaux sont attachés là-dessous. Nous recouchons dans le même cantonnement, après avoir bu un bol de lait dans une maison voisine.

23 août.
Aujourd’hui dimanche, le capitaine nous réunit le matin, nous félicite de notre bonne tenue et nous prévient que nous sommes libres. Ceux qui veulent aller à la messe peuvent y aller. Pour moi, cette invitation n’a pas d’importance et je vais surveiller la cuisine pendant que beaucoup de nos camarades vont à l’office, ou par curiosité, ou par dévotion. Nous mangeons la soupe à 10 heures. À 1 heure, nous partons. Pour ? On n’en sait rien. Pourtant, des cyclistes de la division prétendent savoir sûrement que nous retournons embarquer à Belfort, ce qui nous étonne fortement. En route, nous rencontrons de nouveau le 292ème et je suis heureux de revoir mes bons amis Roche et Chossidon. Et en effet, nous prenons la grand’route de Mulhouse à Belfort, que nous quittons bientôt, pour aller cantonner à Breten (7), où nous arrivons à 6 heures du soir. On forme le parc dans un champ de sainfoin où les chevaux ont peine à monter. Nous allons toucher nos vivres, mais n’avons pas la force de les préparer ; ce sera pour demain. Nous allons nous coucher dans une grange près d’un cabaret où les officiers sont logés et où ils profitent de la présence de quelques aimables jeunesses pour s’amuser un peu. Quelle vie ! Toute la nuit, ce sont des cris de joie et de gaité, jusqu’au vieux père Cohade, capitaine de la 23ème batterie, qui, malgré son âge avancé, ne cède en rien sa place. Et il nous prête à rire au moment où nous le surprenons embrassant la plus jolie.

24 août.
Aujourd’hui, il y a repos le matin ; nous préparons un bon déjeuner au-dessus du parc. Puis, il y a promenade des chevaux pour les conducteurs. A-t-on idée de cela en guerre ? Et qu’un ordre arrive immédiatement pour partir. Où prendre et les chevaux et les conducteurs ? C’est justement ce qui arrive. Sont-ils à peine rentrés que nous devons être prêts à partir dans une heure. À 6 heures, nous partons. Nous revenons sur nos pas et venons bivouaquer tout près de Kierderzulbach [?] qui est à 3 km de la grand’route de Belfort. Nous formons le parc dans un champ d’avoine à la nuit et puis il faut coucher à côté du caisson. Il y a là deux gros moyeux. Vite, nous transportons de la paille dessous, et avec le Gros, Bertrand, nous nous couchons là. Le feuillage de l’arbre nous abritera contre la rosée car il fait un clair de lune superbe.

Notes :
(1) – Il s’agit de Larivière, village au nord-est de Belfort.
(2) – Au nord de Larivière.
(3) – Bernwiller, Haut-Rhin, au sud-ouest de Mulhouse.
(4) – Uhlan : soldat de la cavalerie légère de l’armée allemande.
(5) – Pau : général français (1848-1932)
(6) – Faubourg de Mulhouse, au sud-ouest.
(7) – Bretten, dans le Haut-Rhin, près de Lachapelle.


© - Cercle généalogique et historique d’Aubière

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jeudi 14 août 2014

Registre d’audience du Bailliage d’Aubière_11



commencé le 6 avril 1767

Cet épais registre, issu des archives communales d’Aubière, rassemble les jugements rendus à Aubière par le bailly Thoury entre 1767 et 1780.

Le bailli était, dans l'Ancien Régime français, le représentant de l'autorité du roi dans le bailliage, chargé de faire appliquer la justice et de contrôler l'administration en son nom. La juridiction en charge d'un bailli s'appelle un bailliage. En France méridionale, le terme généralement utilisé était sénéchal et la circonscription la sénéchaussée.
Mais il s’agit ici du bailliage seigneurial d’Aubière (les baillis royaux ayant perdu leur pouvoir au XVIème siècle).

Le notaire Thoury, bailli seigneurial d’Aubière, était néanmoins conseiller du roi en la ville de Clermont-Ferrand. C’était en quelque sorte un juge de proximité au service du seigneur d’Aubière.

Histoires de soupiraux de caves

Des enfants jouent sur le quartier des caves à Aubière et… disparaissent subitement ! Des adultes traversent ce même quartier et tout à coup se foulent une cheville ou se cassent une jambe ! Le procureur enquête.
Les enfants sont retrouvés en pleurs, plus ou moins en « bon état » au fond des caves. Tout cela parce que les soupiraux ne sont pas grillagés. Les responsables vont payer !

Soupiraux du quartier des grandes caves d'Aubière.
Depuis un arrêté municipal de 1821,ils ont été surmontés d'une maçonnerie ;
un croisillon de fer protège des chutes.

Du mardi 13 juin 1780

Le procureur ne perd pas de temps, le bailly en aura pour son argent !
Neuf Aubiérois, tous vignerons, vont être ainsi convoqués devant maître Thoury : Gilbert Taillandier le jeune, Michel Brolly dit la Blaye, François Villevaud dit Chapat, Martin Aubény, François Dégironde dit Chanterelle, autre Gilbert Taillandier, Jacques Pignol dit le Barron. (1)
Ceux-là sont tous condamnés à « faire griller le soupirail de leurs caves dans la journée, pour éviter les accidents qui pourraient arriver aux enfants et autres personnes qui passent dans ce quartier des caves ». En sus, ils doivent payer une amende de 20 sols. Seul François Villevaud, qui a trois caves, dont deux en commun avec Pierre Besseix et François Arveuf, a un délai de trois jours pour faire le travail.

Registre d'audience du bailliage d'Aubière - page 54 (partielle)
(Archives communales d'Aubière)

Les deux derniers sont cousins ; il s’agit de François et Jean Nouellet (lire Noellet). Ils sont convoqués le même jour mais pour un motif un peu différent. (2)
Ils sont condamnés à 20 sols d’amende et à « détruire dans les trois jours le soupirail qui se trouve entièrement dans le chemin commun ». Si le soupirail ne menace pas l’intégrité des personnes, il gêne la libre circulation des voitures.

Notes [tous les mariages ont eu lieu à Aubière] :
(1) – Note généalogique sur les condamnés : Gilbert Taillandier le jeune (né en 1738, marié en 1764 avec Françoise Martin) ; Michel Brolly (né en 1739, marié en 1767 avec Jeanne Baille) ; François Villevaud dit Chapat (né en 1724, marié en 1753 avec Françoise Baille) ; Martin Aubény (né en 1724, marié en 1749 avec Anne Bernard) ; François Dégironde dit Chanterelle (né en 1735, marié en secondes noces en 1769 avec Michèle Baile) ; autre Gilbert Taillandier (né en 1745, marié en secondes noces en 1770 avec Marie Cougout) ; Jacques Pignol dit le Barron (né en 1742, marié en 1765 avec Jacquette Dégironde).
(2) – François Nouellet (ou Noellet) est né en 1722 et s’est marié avec Marguerite Moneron en 1749 ; Jean Nouellet, son cousin germain, est né en 1726 et a épousé Antoinette Chatanier en 1755.

© - Cercle généalogique et historique d’Aubière – Pierre Bourcheix


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